ON SE LIVRE AVEC KÉTALA DE FATOU DIOME

Le premier article de la rubrique "On se livre" nous emporte dans des terres sénégalaises, gambiennes et françaises en compagnie de Fatou DIOME. On se livre est la rubrique d'HIPPOCAMPES qui nous plonge dans l'univers d'autrices pour livrer une part de nous, de soi.

Aujourd'hui, nous allons vous livrer KÉTALA de l'écrivaine franco-sénégalaise Fatou DIOME. " Diome" traduit du Wolof signifie forte personnalité, fort caractère qui qualifie bien la singularité de son style d'écriture poétique, danse, poignant et juste.



Dans cette vague de mots vous livre mon amour pour ma grand mère maternelle. J'espère que les quelques lignes qui suivent vous donnerons envie de vous noyer dans Kétala pour y puiser la force féminine, humaine qui m'a portée à chaque page, mot, ponctuation.

Aujourd’hui nous sommes le 2 novembre, n’est ce pas là la date pour partager avec vous ses mots et maux de Fatou Diome autour de sa belle œuvre littéraire Kétala?

Je vole quelques rayons de soleil à cet automne qui s’installe. Entre mes mains, Kétala m’accompagne en cette journée si exceptionnelle. Bercée par les murmures et le chuchotement de ses objets à qui Fatou Diome donne la parole pour nous conter la vie de leur maîtresse Mémoria, je pense fort à ma Mère. Les yeux au ciel, éblouie par la lumière du soleil qui cache quelques larmes de joie, de souvenirs, je me demande quel est le son de ses premiers cris portés un 2 novembre pour signaler son arrivée. Quoiqu’il en soit, dansant au rythme des balances de mon hamac, je garde en moi ses sonorités envoûtantes, égayées, qui nous ensorcellent comme notre mbalax national.

Kétala, plus connu sous le nom de Mirasse en wolof, le partage de l’héritage me parle depuis quelques jours et nuits. Mais aujourd’hui cette œuvre a une saveur spéciale. Dans sa barque remplie de mots, aujourd’hui, le 2 novembre, je trouve ma juste place un instant à côté de ma grand-mère que j’appelle affectueusement Mère. Le sens de ce surnom que je lui donne, dès mes premiers mots, se bonifie avec l’âge tel un baobab sacré. Mon baobab sacré! Le souvenir de ses branches qui m’apportent aujourd’hui l’ouverture aux autres et l’envie de s’envoler sous toutes formes fait l’identité de notre cher baobab sacré. Elle est les feuilles qui me caressent quand je m’abrite dans nos souvenirs pour y puiser forces et regenerescences au gré des saisons.


Dans ce bel héritage que nous offre cette plume de la franco-sénégalaise, fille illégitime comme elle aime nous le rappeler, Fatou diome écrit sa légitimité entre les lignes de sa fine plume. Dans ce monde qui classe, déclasse dès les premiers pas, elle a sa grand-mère pour lui apprendre à marcher, enjamber, contourner les regards qui jugent, excluent, enferment l’innocence. Cette fille d’un géniteur qui trouve la tendresse dans les bras d’une grand-mère apprend sous ses psalmodies la force, le courage, la résilience. Un ensemble d’instruments de la vie qui orchestre son quotidien de sonorités à la fois douces et bruyantes mais aussi enjouées que mélancoliques.

Cette âme qu’elle fait vivre dans ses écrits, que nous animons dans nos quotidiens, aussi longtemps que je me rappelle se nourrit d’un bol d’amour, une assiette de courage, des cuillerées de tendresse que les femmes dressent à la table de chaque maison, de chaque pays. Et pourtant à chaque porte de maison, à chaque rive d’une frontière, elles attendent souvent la reconnaissance de leurs droits pour tous les devoirs largement remplis. Ces femmes qu’on choie dans nos discours et à qui nous refusons d’ouvrir les portes de la justice, du bonheur inconditionnel.




Fatou Diome rend hommage à Mémoria en donnant voix à ses objets du quotidien qui sont une part de nous et qui attérissent à la chambre, la maison de personnes qui nous larmoient tout en étant les grandes absentes des moments les plus sombres de notre vivant. Ces personnes qui nous délogent par leur indifférence pour mieux prendre place, à notre mort, dans notre cocon, vêtir nos habits, faire voler en mille éclat nos biens.

Sur ta natte de prières, ton voile jaune autour de la tête qui laisse deviner les traces de brûlures un matin d’empressement, je me souviens de ton étonnement amusé quand tu découvres que je viens de te flamber ton jolie châle jaune. Encore aujourd’hui, les yeux aux ciels, je m’amuse de tes mots « garde le pour tes prières » et de ma réponse « on offre pas quelques choses d’abimées ». Aujourd’hui, je peux dire sans hésitation que c’est le plus beau cadeau que tu m’offres. Sa couleur jaune digne d’un soleil sénégalais m’apporte chaleur et lumière dans les moments les plus sombres. Je t’imagine accueillie par la Mère des Mères dans un boubou comme tu aimes te vêtir. Quand je pense aux dernières bouchées de yaourt que t’offre ma main de petite fille râleuse qui t’amuse jusqu’à à ton dernier souffle, je me souviens...

Le son de ta voix qui met en garde le voisin qui ose te manquer de respect qu’à l’arrivée de ta petite fille à la langue bien pendue, qui ne mâche pas ses mots, il va apprendre à respecter les autres. La succulence de tes sombis, ce riz au lait que tu sais si bien sucré comme j’aime rappelle à mes papilles gustatives le nombre de fois que tu donnes goûts à mon existence. Les mains tendues au ciel, ton chapelet à la main, je me languis de ta cour de maison qui accueille nos joies d’une savoureuse journée au goût de grenadine et à l’amertume citronnée de piqures d’abeille certains jours. Je me souviens de cette petite chambre, de tes petits moments derrière ta machine à coudre qui est à l’image de ton humilité. Je me souviens de ces deux grandes cours dans lesquelles tu sèmes avec cœur grenadiers, citronniers et les restes de repas que tu redonnes avec amour aux moutons qui animent la maison au son des mbé. Cet affection envers la nature témoigne de ta symbiose naturelle avec la vie. Cette vie que tu étreins jusqu’à ton dernier souffle. Quand je lis Fatou Diome qui nous amène dans la valise de Mémoria pour conter son arrivée au pays d’Olympes de Gouges: « Elle fut très surprise par le climat. C’était le deux novembre, le Français pleuraient leurs morts, le froid serrait les cœurs. », je ne peux retenir un rire ironique de tendresse. C’est avec amusement que je constate toi Mère qui a une phobie de la mort, tu nais un 2 novembre, jour où on fête les morts dans mon pays de cœur. J’entends d’ici les susurres pieuses telle une cantatrice qui chasse le mauvais œil.


Mère, Ma soeur Daba et Moi

Je ne doute nullement de ton talent unanimement reconnu à être la grande interprète de la vie quand je sens ta présence depuis hier entre les lignes de mes écrits et mes lectures. Aujourd’hui, installée sur ta natte, je suis sure que tu es éclatante comme ta belle peau noire, ta démarche majestueuse, tes pommettes en joies dans ta dernière demeure. Dans le silence pieux de ce moment, j’entends ta joie dans cette nouvelle demeure envahie de ta simplicité, ton raffinement digne de la djolof que tu es. J’espère que tu as fait le deuil de ta maison arrachée à ton éco-féminisme. Sa convoitise lors de ton Kétala laisse tes deux filles déshéritées. Même si les mascarades humaines possessives les dépouillent de tes biens, tu ne les laisses pas orphelines. Elles gardent leur meilleur de toi, la propension à donner de l’amour autant l’une comme l’autre sans condition. La fille, cousine, petite fille que je suis voit en elle tes valeurs d’humilité, de solidarité, de partage et de générosité.

Ma mère et Atta

À Toi, comme je peux l’être, considérées dans nos sociétés comme l’arbre sans fruit, nous sommes à la quatrième récolte des graines semées en elles.

En ce jour si spécial pour toi, permet moi de te transmettre les remerciements de ma Mère. Cette femme à qui tu transmets ton courage, ton indépendance, ton altruisme comme elle nous le souffle aujourd’hui sans compter les bougies. Cette mère irremplaçable dans nos vies, cette mer dans laquelle se noie nos chagrins et peines, dans laquelle nous nous baignons les jours heureux.

En ce jour si spécial pour toi, ta petite dernière Atta, chérit l’affection dans laquelle tu l’enveloppes à la seconde où, en quatre pattes, elle rentre dans ta vie.

En ce jour si spécial pour toi, je remercie Fatou Diome de me laisser entrevoir une page de ton livre que je livre non sans émotions.

À toi, ce Kétala que personne ne peut réaliser,

À toi, Fatou Diome pour ce bien que tu nous partages!


Odette Zézé NIANG

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